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Matka

  • @ECzerczuk

Laetitia Della Torre, Chaaabert !, 25 septembre 2014

C’est l’automne. Les feuilles des arbres commencent à tomber, l’air devient plus frais. Le climat se fait mélancolique. Finie la légèreté de l’été. Le temps passe. Inéluctablement… C’est normal. Rien de tragique. Ça fait partie du fonctionnement du monde tel qu’il est fait avec ses règles scientifiquement établies. Au cas où vous n’aurez pas remarqué, la plupart d’entre nous vit dans un espace-temps unique, rationnel. Mais il est vrai que certains peuvent se jouer de toutes les règles et explorer une réalité multiple, flirter avec la quatrième dimension. Et si vous aussi souhaitez faire un tel voyage, vous pouvez aller voir Matka ou la mère maquerelle, une création originale d’Elizabeth Czerczuk s’inspirant de l’œuvre de Witkiewicz. L’événement a lieu 20 rue Marsoulan au Théâtre Laboratoire, à deux pas de Nation. C’est l’occasion de se mettre au théâtre polonais et découvrir un auteur original.

Witkiewicz, de l’ineffable inassouvissement métaphysique

Stanisław Ignacy Witkiewicz nous vient donc tout droit de Pologne. Ayant vécu au tout début du XXème, le type est un pur produit des avant-gardes. Fils de critique d’art, il se destine d’abord à la peinture mais termine dramaturge. Il sera un temps le secrétaire d’un anthropologue, Malinowski, avec lequel il fait un petit voyage en Nouvelle-Guinée pour se remettre du suicide de sa chère et tendre. De retour en Pologne, il se met à écrire des essais théorisant ses recherches esthétiques sur ce qu’il nomme la forme pure, mais aussi des romans aux titres aussi joyeux que L’Inassouvissement, L’Adieu à l’automne ou encore La Seule Issue. Il fait deux ou trois dépressions. Et il finit par se suicider lorsqu’en 1939 les nazies envahissent la Pologne.

Il eut peu de succès de son vivant. Encore un artiste incompris et maudit. Mais son œuvre a tout de même influencé Kantor, LE grand metteur en scène polonais du XXème siècle. On dit que Witkiewicz est précurseur du théâtre de l’absurde. Il fait simplement partie de l’avant-garde polonaise avec les deux grands fous que sont Bruno Schulz et Witold Gombrowicz. Tous les trois sont de la même génération que Kandinsky, Malevitch, Balla, Kafka… A l’époque tous les artistes européens nageaient plus ou moins dans le même délire. Il fallait tout d’un coup se débarrasser de toutes les règles, faire abstrait. Witkiewicz n’échappe pas à cette mode. Si le truc de Kandinsky c’était « la nécessité intérieure », lui avait pour idéal « la forme pure ». Le but de l’art est selon lui de transmettre « quelques chose d’insaisissable, quelque chose d’autre que l’on ne rencontre pas dans la vie, qui ne se trouve pas dans les événements qui se déroulent, mais existe bel et bien » . En un mot, si tu peins un tableau, les tâches de peinture ne doivent pas représenter une pomme ou un camembert mais traduire l’invisible, l’ineffable, exprimer des visions cauchemardesques, des rêves.

Matka ou la mère maquerelle, « une œuvre sous tension »

« Matka, ou la mère maquerelle « est en fait une adaptation d’une pièce de Witkiewicz intitulée La Mère, pièce répugnante. Il s’agit d’un objet scénique improbable, à « une œuvre sous tension » étrange et captivante. Difficilement résumable, ce spectacle est relativement ouvert à l’interprétation et à la rêverie. Néanmoins l’on comprend aisément, si l’on est doté de facultés intellectuelles normales que, sur la scène, s’oppose une mère et son fils Léon, un écrivaillon. Cette femme, détruite par la drogue et l’alcool, réduite à ressasser impuissante le désastre de son existence. Hantée par souvenir de son défunt mari, mort au Brésil, elle vit avec son fils Léon, qui lui semble filer un très mauvais coton. Mais la crise n’est pas que familiale. Matka est un pièce sur la perte de toute valeur, qu’elles touchent à la politique ou à la création artistique. Ayant rompu tout amarre, Matka se perd alors dans ses fantasmes et ses souvenirs.

« Nous sommes de la même étoffe que les rêves »

Matka ou la mère maquerelle a beau être un texte dense, riche en digressions existentielles et philosophiques, il est très loin d’être le centre du spectacle. C’est qu’on se trouve à des années lumières de la tradition de jeu française, très attachée au matériau littéraire. Les recherches de la Compagnie Elizabeth Czerczuk se situent plutôt dans la droite ligne des spectacles de Kantor et de la culture théâtrale polonaise, soit une forme d’art plus expérimentale, laissant place à l’expression vocale et corporelle. Il s’agit d’un théâtre chorégraphique, où des compositions scéniques expriment tout autant de choses qu’un simple mot.

Matka ou la mère maquerelle parvient à créer une atmosphère de rêve éveillé. On assiste à la cristallisation de visions oniriques, à la fabrique d’images angoissantes et troublantes. Le plateau devient l’espace de tous les possibles, laissant l’imaginaire galoper au rythme d’une musique lancinante composée par Matthieu Vonin. Dans les nappes de lumière d’un éclairage crépusculaire, signé par Sharron Printz, on devine les présences fantomatiques des comédiennes (Elizabeth Czerczuk, Véronique Rousset, Ewa Barton, Federica Romano). Une femme vêtue d’une robe de dentelle rouge virevolte et nargue Léon (Zbigniew-Yann Rola) d’un air démoniaque. Une autre se noie dans son propre chagrin, disparait enveloppée de tulle. Soudain, elle parait se dédoubler. Elle est maintenant accompagnée d’une présence inquiétante qui n’est d’autre que la mort. Un homme au panama et en veste blanche (Yann Lemo), avatar de Witkiewicz, tente de superviser ce beau chaos, et de nous prévenir que la Forme pure c’est pas ça du tout. Mais Matka ou la mère maquerelle est un délire trompeur. Car ce n’est jamais, mais jamais, le bordel sur le plateau. La chorégraphie est précise. L’image scénique doit frapper juste, n’être jamais artificielle ou gratuite, mais transmettre aux spectateurs des sensations ou émotions, des états divers et variés allant du désespoir à la dérision.

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