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Le Cri d'Yvonne

  • @ECzerczuk

Un coup de tonnerre dans le ciel artistique

Maire-Claire Calmus, Émancipation, 20 juin 2015

Elisabeth CZERCZUK nous présente un époustouflant spectacle d'après Testament- texte faisant partie des entretiens de Witold Gombrowicz avec Dominique de Roux en 1996.

On est saisi dès le début par la beauté de la mise en scène.
Deux personnages immenses et couronnés nous dominent, nous écrasent de leur suffisance et bientôt de leurs propos vides , vulgaires, et de leurs rires sarcastiques ; ils sont bientôt rejoints par une bande de figures grotesques dans des costumes étranges et somptueux. Pas de doute possible : nous sommes chez les riches et les puissants. Et d'une certaine façon en enfer.

S'approche vers le devant de la scène une femme aux longs cheveux blonds vêtue d'une sorte de robe de bure et à laquelle, en quelques mots répétitifs, un homme, lui aussi simplement vêtu, déclare difficilement son amour.
Ce propos banal est en fait le déclencheur de toute une mascarade extraordinaire où les comédiens- danseurs miment débauche et mépris d'autrui dans une savante chorégraphie de corps disloqués, glissant mécaniquement leurs pas, et se déployant en un tournoiement menaçant de bras et de jambes, telles les ailes d'un moulin à tuer, à broyer le vivant.
Le spectateur ne raisonne plus, envoûté par tant de beauté barbare, de violence terrifiante.
Car ces pantins de comedia del'arte, à l'image du capitalisme contemporain, sont bien des assassins en puissance, dont les ricanements font écho aux obscénités du Roi et de la Reine. Yvonne est la victime désignée.

Ils abattront son corps, agité de soubresauts dérisoires et d'ouvertures de jambes spasmodiques qui provoqueront une nouvelle vague de sarcasmes ; mais ils n'auront pas raison de son âme : la fable de Gombrowicz qui apparaît très politique basculant du côté de l'espérance : celle d'un changement de règne qui a peut-être à voir avec la Révolution : Yvonne, la pure, aimée du prince héritier, se relève et s'emparant de la couronne que dans son piétinement meurtrier la reine a laissée tomber, la ceint a son tour puis la dépose sur la tête d'une femme dans la salle. Pendant ce temps luxe et luxure se sont défaits... la Cour est morte... Et au delà du thème de la domination -richesse et pouvoir- éclate celui de l'être triomphant du paraître que symbolise à un certain moment un jeu de cadres autour de chaque visage.

Elisabeth Czerczuk fait preuve d'une grande audace en imposant cet opéra baroque, presque sans voix, dans un panorama théâtral majoritairement conformiste, qui préfère la reprise plate de classiques du passé à de libres et puissantes créations qui sont aussi des visions de notre temps.
On sort de ce spectacle ébloui et bouleversé comme de la traversée d'un cauchemar rutilant où trop brièvement s'est entrevu l'essentiel.
Cette metteuse en scène-chorégraphe-comédienne a été l'élève de Tadeuz Kantor, et a été formée à la mise en scène par Philippe Adrien, Jean-Pierre Vincent et Daniel Mesguich.
Elle parcourt l'Europe en quête de cultures et de collaborations nouvelles.
En France elle crée et interprète sa première pièce, Salomé, d'après l'œuvre d'Oscar Wilde, conseillée par Daniel Mesguich qu'elle assistera à son tour pour la mise en scène d'Andromaque et de Mithridate de Racine à la Comédie Française.

Merci à elle et à son équipe pour ce déferlement de transcendance et de beauté dans le prosaïsme et la frivolité de nos vies quotidiennes !

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