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L'Adieu à l'Automne

  • @ECzerczuk

Laetitia Della Torre, Chaaabert !, 3 décembre 2014


Si par une soirée humide vous vous aventurez du côté du 12ème arrondissement, si vous tendez un peu l’oreille, il est possible que vous entendiez résonner quelques accords de tango. Et si vous êtes plus attentifs et que vous vous laissez guider par cette mélodie mélancolique, vous vous retrouverez alors au Théâtre Laboratoire à regarder le dernier spectacle programmé par ce lieu dédié à la culture polonaise, à savoir « L’Adieu à l’automne ». Cette création, au nom triste comme le sont toujours les jolis noms, s’inspire librement du texte « Rêve d’automne » de Jon Fosse. Du drame original n’a été conservé que le couple d’amoureux interprétés par Elizabeth Czercuk et Delry Guyon auquel vient se mêler une présence mystérieuse, mi-fossoyeur et mi-passeur, incarnée par le danseur Khali Hammar. Mais le résultat est tout sauf minimaliste. Bien au contraire. C’est un moment fort en lyrisme et en émotions que l’on a pu passer ce soir-là. Un lyrisme déjà présent dans leur dernier spectacle programmé, « Matka », mais que « L’Adieu à l’automne » porte à son incandescence. Si « Matka » était ivresse et tourbillon, temps cyclique, « L’Adieu à l’automne » est effectivement une errance chancelante, tout en instants suspendus. Si « Matka » était grinçant et ricanant, « L’Adieu à l’automne » est beau comme peut l’être le désespoir.

« Et je m’en vais/Au vent mauvais /Qui m’emporte/Deçà, delà/ Pareil à la /Feuille morte »

Une rencontre d’outre-tombe

Dans un cimetière un soir d’automne – ou peut-être est-ce une nuit ? – au milieu des feuilles mortes et des arbres, grandes mains osseuses derrières lesquelles se profilent des ombres, se tient immobile une femme. Elle erre un peu, attend un homme qu’elle a aimé autrefois. Pourquoi se retrouver là maintenant après toutes ces années dans un lieu a priori si peu propice aux rendez-vous ? Mystère. L’un a pensé à l’autre et ils se sont retrouvés là et c’est tout. On ne sait qui ils sont, on ne sait d’où ils viennent, ni où ils vont; d’ailleurs ils n’ont nulle part où aller.

Tous deux traversent le plateau dans un étrange demi-sommeil, comme s’ils revenaient d’ailleurs, de très loin, peut-être d’un autre monde, chargés de sentiments trop lourds qui s’échappent par bribes, lentement, presque douloureusement. Ils sont hantés par leur propre finitude, par leur future séparation irrémédiable. Ils ne parviennent jamais à s’étreindre parfaitement, malgré que tout ne soit qu’enlacement. Jamais ils ne se retrouveront tout à fait malgré qu’ils ne désirent qu’être ensemble. Jamais ils n’échangeront un seul regard, malgré qu’ils soient côte à côte. Couple paradoxal. Elle dit qu’elle veut le toucher. Elle avance droit devant elle, les mains tendues effleurant le vide.

Innocence de ce couple, presqu’enfantin, malgré tout ce que le désir et l’amour peut avoir de trouble, malgré leur lucidité amère de leur propre fragilité. Ils ont la fixité de ceux qui contemplent des abîmes, abîmes de souffrance, d’amour, de vide et de mort. Leur lenteur est spectrale. Ils ont presque un pied dans la tombe, à la fois fascinés et effrayés par leur propre finitude et on ne sait plus très bien, en fin de compte, s’ils sont morts ou vivants.

La mort prise à cœur

On ne fera pas de jeu de mot stupides à partir du nom de cet auteur norvégien et de la grande faucheuse. Ce n’est pas le moment de blaguer les enfants. Car vous avez sûrement compris qu’il est dans « L’Adieu à l’automne » question de ce vieux couple impérissable formé par Eros et Thanatos. Nos deux amants sont simplement hantés par leur condition de mortel. Si certains s’aveuglent, paraîssent presque l’oublier cette faucheuse-là, si d’autres savent qu’elle n’est jamais loin, mais restent paralysés dans un silence effrayé, ne la nomment jamais et font tout pour l’oublier, d’autres encore, comme le semblent être nos deux amants, en sont obsédés, fascinés et ressassent inlassablement à son sujet. « L’Adieu à l’automne » est ainsi une longue méditation douloureuse sur la façon dont l’amour s’inscrit face à la mort. Comment aimer quelqu’un si l’on est hanté par sa propre fin ? Quand on sait que tout absolument tout s’éteindra nécessairement un jour ? L’amour ne semble être que quelques petits battements de cœur ridicules face à l’éternité. Vertige…

« Le fait qu’écrire, écrire bien, s’apparente, comme on l’a dit, à une prière, me semble tout à fait évident. Mais cela paraît alors comme une sorte de prière presque criminelle. » Jon Fosse.

Mais Jon Fosse ce n’est pas Emil Cioran. S’il a été influencé par Beckett et Tarjei Vesaas, si sa mélancolie imprègne chaque page, chaque mot, s’il balbutie plus qu’il ne vitupère, s’il interroge inlassablement la perte, tout n’est pas perdu. Et quand un critique en vient à lui demander « comment la notion d’espoir s’inscrivait dans ses pièces », l’intéressé répond que « la question [était] judicieuse » mais qu’il était « incapable de (…) l’expliquer ». Bref… On n’est guère avancé… Mais, au moins, on sait maintenant qu’il y a un tout petit truc dans le théâtre de Fosse, un petit truc qu’il arrive lui-même difficilement à définir, qui fait que tout n’est pas perdu. Qu’est-ce donc ? Pour un spectateur sceptique, purement matérialiste et rationnel, pour beaucoup d’entre nous cela paraît difficile à entendre, mais chez Jon Fosse, il n’y a jamais de réelle disparition et ce malgré l’ombre omniprésente de la mort : « Tout a disparu / Et il n’en reste rien / Et pourtant / oui / bref silence / oui c’est là / sous une autre forme / en quelque sorte ». La frontière entre vie et néant et toujours quelque peu poreuse chez cet auteur. Et tout n’est pas noirceur. On peut trouver chez lui, en cherchant bien, une forme d’apaisement aux au cœur même des ténèbres : « Désormais je n’ai pas peur / Désormais je ne suis pas lourd […] / Je ne suis plus qu’un mouvement / Je suis parti avec le vent » déclare l’un des personnages de « Je suis le vent ». Mais surtout dans « L’Adieu à l’automne », la chair n’est jamais morte, il y a quelque chose d’à la fois paralysant et d’exaltant dans ce spectacle et, aux frissons d’horreurs et obsessions morbides se mêlent une sensualité trouble qu’exprime la danse du tango. Mort et amour ne s’opposent pas nécessairement et ce couple est pris d’un étrange trouble à côtoyer les abîmes.

Quelques pas de danse pour finir

Mais que vient faire là le tango, me diriez-vous ? Il y a un paradoxe apparent à marier la concision du nordique Jon Fosse à l’exaltation brûlante de cet art. Néanmoins, cette danse et cette musique – rappelons d’ailleurs qu’il s’agit d’une composition originale, signée Matthieu Vonin, qui a pour l’occasion écrit un très beau tango – bref, la musique et la danse, le jeu très sensible des comédiens nourrissent tout ce que cette écriture a de minimaliste, lui donnent une belle ampleur lyrique. Tout en sachant laisser une place au silence, propre à la dramaturgie de la pièce. Habitude chère à Elizabeth Czerczuk, qui joue souvent des espaces en marge de la parole, ces espaces où viennent se mêler musique, danse et vidéo sans tomber dans une performance trop démonstrative et illustrative. C’est que ce choix du théâtre total est lié à la certitude que c’est cette forme qui permet de toucher le mieux le public actuel, qu’elle permet de faire appel à toute sa sensibilité. C’est que la danse et les tableaux scéniques se doivent de faire symbole, d’être un moyen de saisir ce qui dépasse les mots. Faire symbole et non pas illustrer platement le propos, jouer au grand écart entre le signe et la forme, le visible et l’invisible …

-> Petites suggestions de lecture qui pourront vous faire mieux comprendre les recherches du Théâtre Laboratoire :

- L’Âge d’or du théâtre polonais de Mickiewicz à Wyspiański, Grotowski, Kantor, Lupa, Warlikowski… (sous la direction de Grudzińska A. et Masłowski M.), Paris, Éditions de l’Amandier, 2009.

- L’envers du théâtre-Dramaturgie du silence de l’âge classique à Maeterlinck, Arnaud Ryckner, Editions Corti.

- Symbolisme et expressions de la pensée, Laurent Jeny, Editions Presses universitaires.

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